Bring Manly Men Back

Décembre 2020, Harry Styles, chanteur anglais et ex-membre des One Direction, fait un choix qui fait polémique : il apparaît à la une du magazine Vogue paré d’une robe de gala signée Gucci – une première en 127 ans d’existence du magazine.

Des réactions vives et contrastées font surfaces : Styles et Vogue sont félicités pour avoir enfreint les normes de genre pour les hommes d’une part ; de l’autre, une attaque avec pour thématique la revendication de la virilité masculine « Bring manly men back » ou « rendez nous nos hommes virils » en français.

Pourquoi la masculinité est-elle stéréotypiquement associée à la virilité ? Comment Styles fait-il offense à celle-ci ? Qu’est-ce que la non-binarité ?

Depuis l’avènement des mouvements féministes et de Fierté plus récemment, la masculinité est en « crise », et ce par la remise en cause de l’égalité des genres et du rôle des hommes en société. En effet, certains hommes se sentent, dans le monde d’aujourd’hui, discrédités sur le plan social, leur masculinité réduite qu’à un sexe, ce qui porte atteinte à leur identité. Cette « identité » résulte d’une socialisation des garçons selon une vision rigide et limitée de la masculinité que les hommes traditionnels cherchent aujourd’hui à prouver, comme le veut M. Kimmel1. Il estime que les hommes se doivent de se prouver virils par crainte d’être ridiculisés par les autres qui risquent de détecter en eux des « traces de féminité » – un « homme viril » serait donc un être surveillé et qui surveille sa façon de s’habiller, de marcher… Un postulat traditionnel défendu par les nostalgiques du patriarcat (misogynes et homophobes), mais contesté par la mondialisation et l’ouverture d’esprit des générations d’aujourd’hui, représentées par H. Styles qui proclame qu’ « à chaque fois que vous érigez des barrières dans votre vie, vous vous limitez ». 

« Les vêtements existent pour qu’on puisse s’amuser, expérimenter avec. Ce qui est vraiment excitant, c’est que toutes ces frontières sont en train de s’effondrer » dit Zayn Malik2. Cependant, il est bien connu, depuis toujours, que l’habit vient dire beaucoup de choses sur notre identité, la réponse à la question « qui sommes-nous ? ». Celle-ci inclut notre « genre » qui attribue un comportement masculin ou féminin à chacun de nous ; qu’on différencie du « sexe » qui se résume aux caractéristiques biologiques innées de chaque individu. Serait-ce alors une rigidité d’esprit voire une confusion entre ces trois termes, dans une logique de contrôle constant de nos sociétés, que de refuser le jeu de vêtements ? que de provoquer la crise de la masculinité voire le conflit avec la modernisation ? – Certes, on a peur qu’un homme en robe ne remplisse pas son rôle « viril » dans son rapport à la femme, en société, en couple ou en famille, ou qu’il soit homosexuel ; que ce besoin de se prouver se dissipe avec la confusion entre les genres voire que la masculinité disparaisse – mais avons-nous tort ? 

Qui a raison ? et qui a tort ? Est-ce qu’être homme viril veut signifier que nous n’avons pas le droit de porter ce que nous voulons ? Est-ce que porter une robe veut dire que nous sommes forcément homosexuels (parce qu’il est aussi question de ça : l’habit f(er)ait l’orientation sexuelle) ? 

C’est en réponse à toutes ces questions que ce bouleversement des « normes » et des stéréotypes trouve son nom : « la non-binarité » ou « la fluidité du genre ». La non-binarité, par définition, serait une oscillation entre les deux pôles du genre, le féminin et le masculin, voire la création d’un troisième genre, non défini.

Et si, par socialisation, la virilité est caractéristique de la masculinité comme le veulent les esprits traditionnels ; la non-binarité est en effet un refus de la virilité rigide, malgré le fait que les admirateurs des photos de Styles, qui promeuvent la mode non-binaire, veulent que l’idole soit très viril.

Ceux-ci défenderaient donc l’idée que l’identité sexuelle est définie à la naissance par les organes génitaux mais n’a aucun lien avec l’identité de genre : tout sexe peut cohabiter avec toute identité. L’orientation sexuelle n’est liée ni au genre, ni au corps : tout genre peut coïncider avec toute identité et toute orientation sexuelle – que la virilité ne veuille rien à voir avec l’identité qu’on se choisit, surtout dans le monde d’aujourd’hui où l’on devrait avoir la liberté d’être ce que l’on souhaite, sans être discriminé.   

Leurs convictions sont appuyées par les psychanalystes qui reprennent les idées de S. Freud3 qui affirme que psychologiquement, nous avons tous, dès la naissance, des tendances masculines et féminines, une ambivalence dite « bisexualité originelle » genrée, équilibrée par notre environnement et qui aboutit à notre identité (qui peut très bien être partagée et variable), qu’on différencie de notre sexualité.

La non-binarité est donc saine, dans une logique révolutionnaire, dans le sens où elle permettrait l’expression de la singularité de chacun : les personnes non-binaires sont « des gens qui ne font pas de prosélytisme, mais qui veulent juste être libres tels qu’ils sont »4. D’ailleurs, la non-binarité n’est rien de nouveau, elle devient juste de plus en plus visible grâce aux stars, comme Styles, qui influencent par le biais des réseaux.

Or, il est compréhensible que dans un monde hétéronormé, où l’on nous a bien appris à faire la différence entre les hommes (barbus) et les femmes (maquillées et en jupe) ; la non-binarité pousse à sortir de sa zone de confort dans laquelle on se vautre sous prétexte qu’il y a 2 sexes donc 2 genres qui leurs sont respectifs, et que ça a toujours été comme ça – donnant une impression de stabilité dans un monde qui en a besoin, challengé par les « genderqueers » – il semble alors que le bien-être de l’un viendrait au dépend de celui de l’autre.

Les avis demeurent donc partagés et il est clair que les personnes non-binaires ont encore un long chemin vers la liberté et l’acceptation à parcourir, bien que leur cause soit soutenue par des influenceurs à renommée.

Les questions sans réponses sont celles du « pourquoi » : pourquoi défier les normes et chambouler l’ordre des choses ? pourquoi vouloir le faire avec ostension et de manière tellement diffuse ? pourquoi user de l’influence pour créer un désordre ? – du côté des haineux de la révolution du genre – et pourquoi se mêler de la vie de l’autre ? Du côté des non-binaires, aujourd’hui victimes de discrimination, de haine, de dépression et d’anxiété. – Mais surtout, pourquoi semble-t-il qu’on plonge dans l’extrémisme et qu’on a tellement de mal à trouver un juste milieu qui ferait l’unanimité ? 

  1. Sociologue américain spécialisé dans l’étude du genre.
  2. Chanteur et ex-membre des One Direction.
  3. Neurologue autrichien et père fondateur de la psychanalyse. 
  4. Sonia Hedidi et Sarah Fournier, realisatrices du documentaire “ni homme ni femme” par Babel Presse diffusé sur M6 Zone Interdite. 

Sciences

michellenashawaty View All →

19 ans, étudiante en Psychologie.

1 Comment Leave a comment

  1. Tres bel article 🎩

    “il semble alors que le bien-être de l’un viendrait au dépend de celui de l’autre.” Phrase percutante. D’un côté les genderqueers irritent les “traditionnels”, provoqués par leur courante ascension, de l’autre, les genderqueers se sentent persécutés depuis la nuit des temps.

    Pendant des siecles, cette deuxieme catégorie a tenté de faire marcher les choses à sa façon, mais il est clair que leur comfort ne se translatera jamais dans la vie des queers.
    Cette fois, le monde, ou du moins une partie du monde, semble prendre une autre direction, guidé par la voix des queers qui se fait entendre.
    À court terme, il est clair que “le bien-être de l’un viendrait au dépend de celui de l’autre”( en termes des deux categories), tant l’énervement des traditionnels est palpable.
    Mais peut-on espérer que l’acceptation s’empare d’eux petit à petit, au fur et à mesure que la voix de leurs “opposants” se fait plus forte, pour enfin vivre en harmonie?

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