Il aura fallu mourir …

Illustration par Iman Salem

Quand nous nous penchons sur ce Grand corps malade qu’est le Liban, et que nous essayons de décrypter les pathologies qui laminent son vivant, l’un des troubles les plus évidents, celui qui cause ces symptômes si distinctifs de la majorité de la population libanaise – à savoir la xénophobie, le racisme, et l’extrémisme religieux – c’est la peur de l’autre. Et c’est là un moyen encore très prometteur dont usent les dirigeants pour asseoir leur pouvoir et légitimer leur discours politique.

La culture de la peur est une arme politique très puissante, d’autant plus sur un peuple qui a vécu de profondes ruptures sociales, dont toute une génération porte les séquelles d’une guerre qui a diabolisé l’autre. Une génération qui voit dans celui qui ne lui ressemble pas l’assassin des siens. Une génération qui n’a pas pu faire son deuil parce que les responsables ont troqué leur chemise de guerre pour un costard-cravate, et qu’ils sont devenus intouchables. Parce qu’ils se sont érigés en héros, tous vainqueurs, et campent dans les ministères et les fonctions publiques, en s’échangeant les places quand cela leur chante. Parce qu’ils ont gangrené tous les mécanismes de justice, pour qu’ils soient inatteignables. Et pour la génération de la guerre, qui doit trouver un responsable, un meurtrier, c’est en son concitoyen qu’il a trouvé l’ennemi. L’autre. Autrefois nous aurions dit “Barbare”. Celui qui ne nous ressemble pas. Aujourd’hui, c’est le Libanais de la région voisine. De l’autre côté. Beyrouth el charkié, Beyrouth el gharbiyé. Mais je ne peux rien dire. Parce que cette guerre, je ne l’ai pas vécue. Je n’en ai pas vu les horreurs, seulement les séquelles. Et je la déteste pourtant. 

Ce que j’écris, c’est ce que je vois. Et la culture de la peur, née dans un contexte totalement justifié, sévit aujourd’hui parce que les Libanais n’ont pas pu faire leur deuil. Le deuil de leurs proches, de leurs disparus, de leurs espoirs et ambitions, aussi. Leur plaie est toujours aussi ouverte, béante, s’infectant dès qu’un incident rappelant “les événements” comme ils le disent, survient. Effectivement, 30 ans plus tard, le mot “guerre” est encore bien trop pesant. Et les autorités n’ont rien fait pour refermer la plaie. Bien au contraire. Ils en ont usé, ont trouvé là l’occasion parfaite de se perpétuer au pouvoir, et maintenir leur place pour des années. Ils se sont consacrés protecteurs de leur communauté, religieuse principalement, sans qui tu n’aurais pas de représentation, pas une voix! Et c’est par peur que l’autre ne prenne ma place que j’ai voté pour la même personne, parce que mieux vaut une personne “de chez nous”, incompétente ou pas, peu importe, que le mieux placé pour le poste, le plus méritant d’une autre communauté. Parce que quoi qu’il arrive, tout au fond de chaque personne qui l’a vécue, la guerre a probablement laissé une crainte profonde du principe de l’élimination. 

La culture de la peur qui sévit est ainsi le résultat de traumatismes, mais sa survie aujourd’hui aurait pu être différente. N’étant pas en position d’assigner les responsabilités, je me contenterai de réaffirmer ma conviction que la nouvelle génération peut sortir de ce traumatisme collectif, de l’état d’amnésie dans lequel nous plonge la génération de la guerre en refusant d’écrire leur histoire, parce que chacun considère être sorti victorieux des combats. Je réitère ma conviction qu’être conditionnés par une mémoire unique de la guerre, d’un seul point de vue, ne devrait pas empêcher la curiosité d’aller voir une autre version des faits. Et c’est par l’empathie, peut-être trop demandée pour la génération 1975-1990, que nous pouvons sortir de la culture de la peur de l’autre. Cette valeur qui, par son absence, légitime le discours communautaire et extrémiste des politiciens, et berne encore les foules. Si la source de légitimité de leurs discours, ce qui leur donne encore ne serait-ce qu’une once de crédibilité, venait à disparaître, alors  seulement pourrait-on songer à les remplacer. Mais tant que nous avons peur l’un de l’autre, ils continueront à en profiter, à embaucher les personnes selon leur appartenance religieuse, menant le pays encore plus vers la faillite totale de toutes ses institutions, ce à quoi nous assistons aujourd’hui.

Jouer la carte du communautarisme, c’est en soi une preuve de la perte de crédibilité du discours du zaim, puisqu’il ne reste rien d’autre que le spectre de la guerre civile à brandir au-dessus des têtes,  en espérant que le traumatisme est toujours aussi grand pour se faire réélire. Mais quand un peuple se noie dans la misère, toute secte et religion confondue, les individus se réunissent autour d’un souci plus grand que la différence de l’autre. Et avec l’aide qu’apportent les ONG dans toutes les régions, ils se rendent compte qu’il peut venir un acte de bonté de la part de l’autre. Tristement, il aura fallu se réunir dans la misère, dans la mort, pour que certains laissent enfin tomber leur crainte de l’autre. Et pour le moment, le discours traditionnel de devoir laisser derrière nous nos différends, cette romantisation d’un véritable handicap social, n’a pas abouti. Mais on peut au moins prédire une union des Libanais, dans l’adversité si c’est ce qu’il aura fallu, pour dédiaboliser un prochain qui n’aurait jamais dû l’être, pour espérer délégitimer les fondements d’un discours politique défaillant, qui, au XXIème siècle, reste une preuve des paradoxes du cerveau humain.

Politique/Politics

Sasha Abou Saad View All →

“J’ai toujours préféré la folie des passions à la sagesse de l’indifférence” – Anatole France
Etudiante en première année de droit

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