Le Nectar des Mortels

By OroborO

Analyse:

Serpent cosmogonique, l’Oroboro dépicte une réalité métaphysique circulaire, dans laquelle Dieu, émanateur du principe premier, se cherche éternellement, tout en restant dans un état statique qui donne éternellement Vie et Conscience à l’univers tout entier – connu et inconnu de notre espèce. Cette vision théologique et existentielle, en rappelle bien d’autres, dans lesquelles Dieu crée le Monde pour s’y refléter comme dans un mirroir, et enfin s’observer pour se connaître, quête infinie, pour Dieu comme pour l’humain. L’impossibilité de l’aboutissement réside dans la nature du reflet, qui ne peut représenter l’essence réelle, et l’infinité de la quête est représentée dans l’Oroboro par ce serpent qui finit par se manger la queue à force de se chercher. Cet état serait la limite de Dieu lui-même, limite de laquelle il ne peut ni se libérer ni s’éloigner, et de laquelle il construit son univers.

Pour commencer, le symbole du serpent, sinon l’essence même du reptile, a toujours été représenté mythologiquement, théologiquement, psychologiquement, sexuellement, et ceci sous différentes formes et dans un espace-temps extrêmement vaste. Polythéisme, hénothéisme, monothéisme, et maintes oeuvres d’art (peintures, poèmes, bandes-dessinées, films et musique), continuent de s’intéresser profondément à cette figure reptilienne qui alarme une inquiétante étrangeté, des sentiments paradoxaux d’attirance et de peur. Plus encore, le serpent, en tant qu’animal, possède des propriétés qui font émerger encore plus de symboles intéressants: entre autres, le renouvellement régulier de leur peau, ou quand le serpent mue, son potentiel poison qui peut être vénimeux ou guérisseur, dépendament de l’espèce et de la situation, et enfin le fait qu’il hiberne constamment en climat humide et froid, et reste à l’extérieur en climat chaud et sec. Suivant donc un certain cycle naturel, le serpent est aussi symbole d’équilibre, de sagesse, et d’éternité. 

Sans s’attarder sur toutes les expressions symboliques du serpent produites par l’être humain, passons maintenant à notre pièce artistique. Trouvant des origines dans la mythologie égyptienne, nordique, et hindoue, l’Oroboro n’a pas non plus échappé aux recherches des maîtres de l’alchimie, qui ont aussi trouvé en lui l’accomplissement de Dieu, admettant que le Tout provient de l’Un et y retourne, cycle éternel divin, dans lequel la vie retourne à la mort et vice-versa. L’Oroboro a été représenté sous la forme d’un dragon, d’un serpent, d’un dragon et d’un serpent qui se mordent réciproquement la queue, mais dans cette oeuvre, l’artiste a propose un reptile entre dragon et serpent, dont le visage, l’oeil et les écailles prennent un ton très sombre, aussi instinctuel que sage et savant. Comme si Dieu était pris par une faim si forte et frustrante, qu’elle justifiait tout moyen.

 Justement, enveloppée par Dieu, sa création est une conséquence de sa quête éternelle, puisqu’elle lui permet de s’observer concrètement à travers sa réalisation et son évolution exponentielle. Notre artiste illustre à travers ce cercle, une vision métaphysique de l’univers, dans laquelle le Lumineux et l’Obscure, sont tous les deux voués à la mortalité. Brandissant chacun son épée au nom de son credo, ils créent deux choses à travers leur combat: la mort et la souffrance, et l’extase du paradoxe divin, dans lequel la souffrance devient jouissance. C’est une friction de tensions et de résolutions infinie et éternelle. Cette extase métaphysique est représentée par l’oeil de la Vérité, rayonnant sur le Tout, et laissant tomber les larmes d’une nostalgie atemporelle. Des larmes qui font couler la Vérité sur un cimetière oublié, des larmes dont le goût est celui d’un élixir aphrodisiaque des mortels. Ce dernier est le résultat de la guerre éternelle entre Lumière et Obscurité, tous deux squelettes morts-vivants au regard vide, mais à l’épée brandie. 

Ainsi, notre artiste crée une variation de l’Oroboro, et est évidemment inspiré de l’interprétation et de l’utilisation alchimique du symbole. En effet, l’oeil de la Vérité rayonnant sur la Conscience (Soleil) comme sur l’Inconscient (Lune), ainsi que le mystère de la conjonction qui s’aboutit avec le serpent se mangeant la queue, sont tous deux inspirés de concepts et de styles artistiques de l’alchimie médiévale. Finalement, cette pièce artistique exprime profondément la vision de l’artiste lui-même, non pas parce qu’il la produit, mais de sa passion pour la création expérimentale, macabre, et en même temps salvatrice. Son travail crépusculaire est surtout exprimé dans ses créations musicales, dont le son est électronique et analogue, très profondément recherché, et construit à la manière d’un chirurgien spirituel. 

Dessin par Elio Faddous

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