Le naufrage d’une économie

En proie à une crise économique sans précédent, le Liban fait également face à un séisme politique et social qui ébranle le pays depuis maintenant plusieurs années. La résilience du peuple libanais n’a pu contenir indéfiniment les stigmates d’un marasme économique. 

Pourtant, tout laissait penser, il y a maintenant cent ans, que le Liban constituerait une place forte économique au niveau régional. Comment expliquer ce naufrage économique ?

Les débats traditionnels tendent à imputer à un quelconque parti politique la responsabilité du désastre économique qui sévit au Liban. Néanmoins, la crise actuelle est la lourde conséquence d’un héritage de pratiques douteuses et opaques orchestrées par des politiques auxquels échappe tout contrôle. Le Liban s’est, depuis des décennies, vu empêtré dans une crise financière et économique structurelle. 

La crise financière actuelle, dont résulte une forte dépréciation de la monnaie nationale, n’est que le résultat de pratiques frauduleuses et irrationnelles dont la banque centrale est le principal instigateur. Aux sorties de la guerre civile, le Liban mit en place une politique monétaire très avantageuse pour les déposants et décida d’arrimer la livre libanaise au dollar dès 1997, de quoi instaurer une certaine confiance quant à la valeur de la livre.  La Livre Libanaise fut longtemps maintenue, pour le moins artificiellement, à une parité quasi-idyllique par rapport au dollar. D’un point de vue économique, un taux de change de 1500L.L. pour un dollar est une complète aberration. Tant le Liban souffre d’une faiblesse structurelle quant à son tissu économique : « absence » d’industries, agriculture insuffisante etc.  Cette parité était renforcée et maintenue par des taux d’intérêts très élevés, rémunérant fortement les dépôts faits en dollar et pénalisant les emprunts des ménages auprès des banques. Favorisant alors une économie de rente au dépens d’une économie productive.

En somme, le Liban n’exporte pas suffisamment mais importe abondamment. En effet, le Liban a importé pour près de 18,05 milliards $ de marchandises et n’en a exporté qu’à hauteur de 4,051 milliards $ (en 2017). De surcroît, alors que l’agriculture constituait, dans les années 1970, près de 30% du PIB libanais, elle ne constitue aujourd’hui que 5%. Ce déclin alarmant est certes imputable à la guerre civile mais est indéniablement la conséquence d’une mauvaise gestion étatique et d’un laxisme financier : l’agriculture ne recevait en 2015 qu’un pourcent du budget national. Situation d’autant plus déconcertante que le Liban détient la plus grande proportion de terres arables parmi ses voisins du monde arabe. 

Cet état des choses est inéluctablement caractérisé par un déficit de la balance commerciale et une fuite des devises étrangères (en l’occurrence le dollar américain) vers l’étranger, notamment depuis l’éclatement du printemps arabe en 2011. D’autant plus que la politique de la livre forte, rondement menée par la banque centrale, rend le Liban nettement moins compétitif sur le plan régional. Le Liban est un des pays les moins compétitifs du monde selon The Global Competitiveness Index (105ème sur 137 pays). Un tel taux de change n’a fait que pénaliser les exportations du pays et n’est nullement le reflet d’une réalité économique pour le moins déplorable. C’est donc pour pallier cette fuite de devises que la banque du Liban a mis en place, sous la tutelle de Riad Salamé, des taux de rendements sur les dépôts en dollar de l’ordre de 13%. Comme une ultime et vaine tentative de sauver les vestiges d’une économie en perdition. Ce montage financier frauduleux est ce qu’on nomme une pyramide de Ponzi -qui consiste à rémunérer les investissements des dépositaires par les fonds procurés par les nouveaux entrants – et est bien la cause  essentielle du désastre financier auquel font face les libanais depuis fin 2019.   

Depuis 2011, les piliers de l’économie libanaise ont également durement souffert de la tourmente régionale. Ainsi, l’immobilier, la construction, la finance et le tourisme se sont vus submergés par ce marasme économique. Des interruptions importantes quant à la gouvernance du pays et une sombre instabilité politique, conjugués à une absence quasi-totale de réformes économiques, alors même que le pays faisait face à nombre de chocs internes comme externes, ont conduit à un ralentissement économique important. L’économie libanaise rencontre alors des difficultés à réduire la pauvreté et à générer une croissance inclusive étant donné que la création d’emplois est marginale et mal orientée. Des estimations récentes estiment que près de 50% de la population libanaise vivrait, à terme, sous le seuil de pauvreté. 

Ce naufrage économique a de surcroît vu ses répercussions exacerbées par la crise sanitaire actuelle et l’incertitude politique. Il est essentiel que désormais les autorités compétentes tentent de relancer l’économie au plus vite par le biais de restructurations structurelles pour le moins essentielles. 

Dessin par Paul Helou

Économie/Economics

Fouad Nadra View All →

Etudiant en école préparatoire HEC à Paris, j’aspire au Liban qui renaitra de ses cendres. Mais une renaissance ne se fera pas sans un redressement économique rigoureux. L’économie permet de comprendre l’ensemble des enjeux contemporains et de mieux appréhender la construction d’un futur plus radieux.

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