L’Édito de Présentation

Nous sommes tous faits de la même matière et c’est pourquoi nous nous battons.

Kalam est avant tout le résultat d’un constat partagé quant à l’absence de moyens réels dont disposait la jeunesse libanaise pour s’exprimer. Le paysage journalistique nous semblait en effet manquer de structures construites non seulement pour, mais surtout par les jeunes, et correspondant à leurs aspirations et leur personnalité propre. C’est sur la base de cette observation que Kalam a vu le jour, reposant sur deux piliers conceptuels principaux: liberté, en tant que liberté de pensée, d’expression et d’action; et diversité, en tant que diversité d’opinions, de modes d’expression, d’aspirations et d’individus.

Kalam s’inscrit dans l’élan de la jeunesse. Le journal croit en la solidarité qui permettrait de rassembler l’ensemble du monde étudiant sur les décombres des divisions historiques. En effet, la société dans laquelle nous vivons ne s’accorde pas sur son passé. Dans cette mésentente, nous puisons la volonté de connaître l’histoire grâce à la discussion de différents points de vue. Kalam est constitué d’avis divergents. Toutefois, sa création témoigne d’une solidarité qui dépasse ces oppositions.

Nous avons tous, au fond de nous, dans notre essence, une nature que nous partageons. En ce sens, ce qui façonne la solidarité, c’est l’engagement à préserver, dans les turpitudes du quotidien, la nature qui nous est commune. Autrement, comment expliquer cette solidarité bâtie sur le débat, c’est-à-dire la confrontation d’opinions ? « Pourquoi se révolter s’il n’y a, en soi, rien de permanent à préserver », s’interrogeait Albert Camus. Par conséquent, l’élan qui a enclenché l’initiative est la preuve d’une solidarité qui se construit sur l’amour humain et la volonté de parvenir à quelque chose de commun, par le débat et la réflexion.

C’est donc avec le sentiment de nous réunir pour répondre à un besoin réel que nous avons mis nos capacités en commun en vue de donner naissance à une structure qui correspondrait à notre vision de la jeunesse et donc, naturellement, de nous-mêmes. A l’initiative de François Naaman, nous avons mis en marche un processus de réflexion pluriel et délibératif que, nous l’espérons, vous saurez retrouver dans le projet que nous vous soumettons: Kalam est en effet avant tout le résultat d’une mise en commun, d’un débat et d’une réflexion partagée. 

L’objectif n’est pas de véhiculer une idéologie. Au contraire, nous cherchons à rassembler par la divergence d’opinions. La force de Kalam se cristallise autour d’un élan constitué d’individualités. Kalam, en tant qu’outil démocratique, rejette en conséquence toute volonté de conformisme et d’uniformisation idéologique: nous rêvons d’une société qui se reconnaît en conflit mais surtout s’accepte comme telle; se construisant en garantissant à tous les citoyens les outils nécessaires afin qu’ils puissent prendre part  à la discussion de façon égalitaire (Pierre Rosanvallon, passer d’une démocratie d’autorisation à une démocratie d’exercice). C’est donc mus par cet idéal que nous tentons, par notre projet, de tirer à terme des conséquences réelles de notre collaboration: Kalam est là pour ça, vous êtes là pour ça. Nous n’aspirons pas à initier un débat qui se suffirait à lui-même.

Par ailleurs, le journal vise à réinsérer un débat d’idées dans une société rongée par les préjugés et la haine. L’Autre n’est pas un obstacle mais celui qui nous permet de tisser la vérité. Ainsi, lorsque les étudiants se fondent ensemble pour donner naissance à un journal, c’est pour s’engager sur la quête d’une vérité ineffable. Nous présupposons donc qu’il est impossible de parvenir à la vérité dans le cloître solitaire que chacun érige pour se protéger de l’intervention d’une autre conscience. La gestation de Kalam aura ainsi été marquée par un souci constant de fidélité à un certain esprit démocratique, le Comité de rédaction donnant une place primordiale à l’échange afin que chacun de vous puisse voir se refléter dans ce projet une certaine part de lui-même. De ce fait, Kalam symbolise l’ouverture. Ce projet aspire donc, à travers ses lecteurs et ses membres engagés, à conserver cette dimension plurielle dont nous pensons qu’il tire sa force intrinsèque. Les nombreuses heures que nous avons consacrées à sa mise en marche, de l’idée de base au logo en passant par le nombre de rédacteurs et le titre des sections, nous ont à la fois confortés dans certaines de nos convictions et fait questionner certaines autres. Le projet que nous vous soumettons est donc voué, avec votre collaboration, à continuer d’évoluer et de se réinventer: notre jeunesse est celle du mouvement, pas de l’immobilisme, et c’est à travers et en vue de son entretien que nous entendons oeuvrer. 

Nous incitons à revenir sur les méandres de notre histoire afin de révéler ce qui a été occulté. Une fois conscients de notre passé, nous nous en affranchirons pour obéir à notre nature, qui est libre. C’est en dénouant les nœuds sensibles de l’histoire que nous serons libres éternellement.

La jeunesse est, comme l’entièreté du peuple, politiquement négligée. Les élus étudiants, qui n’ont peu ou pas d’influence sur les décisions, ne répondent pas aux appels désespérés des jeunes en perdition. Kalam veut leur offrir la libération, par la liberté. La liberté d’opinion, à condition d’être argumentée, est la valeur fondamentale du journal.

C’est avec beaucoup de fierté mais aussi d’humilité que nous vous le présentons aujourd’hui, déjà grandi de nos expériences partagées lors de ces derniers mois et enthousiastes à l’idée d’en vivre d’autres avec vous tous.

Vous pourrez trouver, en parcourant le site, des articles exclusivement rédigés par des étudiants. Chaque article reflète l’opinion de son auteur. De plus, dans la mesure où le journal s’inscrit dans la volonté de débattre et de discuter librement, l’Agora se veut être un espace de réflexion où chaque lecteur pourra publier un article ou inviter à débattre sur une problématique. Kalam, avant d’être un journal, est donc avant tout la concrétisation d’une certaine idée de la jeunesse et du Liban, pays au centre de sa conception. Kalam est en effet né de la crise libanaise et s’inscrit donc dans une logique utilitaire: il est un outil, et non une fin en soi, visant à nous permettre de nous exprimer librement et ainsi de nous construire mutuellement par la confrontation de nos opinions. Comme dit Jürgen Habermas, “la discussion est professeur d’action”, et nous espérons voir notre projet s’inscrire dans cette logique. Nous voulons former nous-mêmes nos esprits et nous construire nous-mêmes dans l’intérêt de notre pays qui a besoin de ses enfants, aujourd’hui plus que jamais. Peu importe où nous nous trouvons actuellement et peu importe la vie que nous avons choisi de mener, nous sommes tous liés par des racines communes et par un désir partagé d’avancer, bien que nous divergeons sur le chemin que chacun jugerait bon d’emprunter. L’autre disait que l’on est de nulle part tant que l’on n’a pas un mort sous la terre; aujourd’hui nous en avons tous à foison: c’est donc à un objectif précis, celui de nous mettre au service de notre pays (et donc de chacun d’entre nous) que nous aspirons. Kalam n’est donc pas une simple plateforme, mais un point de confrontation et de rassemblement, un espace de débat où la raison a vocation à s’exprimer librement et à se laisser vivre dans le respect des idéaux démocratiques. Kalam sera pour vous un moyen de prendre activement part, au sein de la communauté que nous avons l’intention de créer, à un processus de délibération et d’échange, pour donner naissance à des citoyens continuellement engagés dans le processus démocratique: l’esprit citoyen doit par là-même sortir de sa passivité et s’inscrire dans la réflexion concrète. Le débat est donc le mot d’ordre, le respect et la raison les seules conditions.

Au-delà de l’analyse, la culture est un compartiment essentiel du journal. Les dessins, réalisés par des étudiants, ont la même importance que les articles. Dans l’opération de destruction du Liban, qui se perpétue fièrement par tous les hommes politiques depuis l’indépendance, la culture a été doucement anéantie. Pour soumettre un peuple, il faut tout d’abord l’abêtir. L’éducation s’exerce par les livres et les études d’une part, et par la culture et les voyages d’autre part. En appauvrissant la culture pour exacerber le culte de la guerre, l’éducation du peuple a été directement touchée. Pour éviter toute résistance, les gouvernements ont eu recours à une méthode bien connue des dictateurs. Comme Commode dans Le Gladiateur, ils ont déclaré une période de fête intarissable. La fête se définit comme un moment où « tout va bien ». Ce leitmotiv a fait oublier toutes les maladresses politiques, il a découragé les jeunes à s’engager politiquement et a éloigné notre destin d’entre nos mains. Avec succès. Aujourd’hui, comme l’exprime tristement Amine Maalouf, nous sommes convaincus que notre destin politique nous échappe. A tort.

Kalam cherche à pousser les jeunes à se tourner vers des considérations plus essentielles. Il faut reprendre les commandes d’une machine déréglée. Et cela passe, avant tout, par la conviction logique que notre avenir nous appartient.

Nous terminerons en ajoutant que, bien que conscients de notre position privilégiée en tant que jeunes gens ayant accès à une éducation de qualité, nous insistons sur le fait que notre plateforme, dans son entièreté, est ouverte à tout étudiant, libanais ou non, qui désire devenir partie intégrante de notre projet. Nous ne voulons pas nous constituer en bulle élitiste gravitant autour d’un monde qu’elle se contenterait d’observer. Marx ne critiquait-il pas les philosophes de son temps en disant qu’ils se contentaient d’interpréter le monde, quand il aurait fallu le transformer?

Nous nous inscrivons ainsi dans un contexte précis et tentons de répondre à des besoins précis qui nous concernent tous autant que nous sommes: chacun est donc libre d’écrire, de filmer, de s’indigner, de tourner en dérision ou de plussoyer, tant que son apport s’inscrit dans une démarche rationnelle et respectueuse de la personne qui lui fait face. C’est un effort qu’il nous incombe à tous de faire afin que de la liberté ne naisse pas le chaos, que du débat constructif ne naisse pas l’opposition destructrice.

Car n’est véritablement souverain que le peuple éclairé.

En remerciant chacun de vous pour son temps et son engagement,

Amitiés,

Le Comité de Direction de Kalam

François NAAMAN

Marianne AL HAJ

Josef NASR

Tarek EID

À Propos/About Us

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